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jeudi 21 janvier 2010

La généalogie vestimentaire de Trent Reznor


Il s’est passé quelque chose le 20 octobre 2009… Il en était déjà question ici au mois de juillet, mais maintenant, les papiers sont signés : le leader du « one man band » Nine Inch Nails a pris femme, et ce, dans un costume en tissu épais et de belle qualité. Ce garçon qui brille par son hardiesse numérique a revêtu son plus bel apparat d’homme adulte pour épouser sa femme… le jour des 20 ans de Pretty Hate Machine, son premier album.

Pretty hate Machine, c’est du n’importe quoi, je veux dire, en matière vestimentaire, c’est n’importe quoi : Trent porte des t-shirts qu’il pique à son coloc de Cleveland, le mot machine à laver est étranger à ces jeunes gens qui écument bars et studios des environs à longueur de temps et se défoulent, de concert, en headbangant sur leur canapé au son de Einstuerzende Neubauten. A cette époque, tout ce qui compte pour notre bonhomme est le style musical et même pas les filles.

Le chemin, depuis cette période où Trent échangeait des disques contre… des t-shirts (c’est dire l’intérêt qu’il portait à ses vêtements) jusqu’à celle où il dit oui à une chanteuse inconnue angelinos, fut long (20 ans) et non moins pavé d’obstacles stylistiques : Bandana ? Tablier en cuir ? Résilles ? Parka ? Décryptons, mes chers camarades, ces deux décennies de style reznorien.


Photo 1
1980 et quelques. Trent Reznor et ses copains de Exotic Bird, groupe pas trop phare de Cleveland, prend la pose (photo 1), sans aucun doute en plein hiver, car lui et ses amis donnent l’impression de vraiment se les geler. Le long manteau noir est de rigueur pour ces fans de Joy Division et de Coil qui serrés les uns contre les autres tentent de dissimuler leur manque de style frappant : « Bon, les gars, rapprochons nous, putain, mais Trent, c’est quoi cette robe de chambre que tu nous as trouvée là ?  ».


Photo 2
1992 : Pretty Hate Machine semble être loin derrière et le brûlot Broken, insanité auditive assez violente, sort avec l’objectif de ne rien laisser derrière lui. Trent a gagné beaucoup d’argent grâce à son premier album mais sa maison de disques s’en est mis un peu de côté. Mécontent de cette pratique qu’il juge déplaisante, Trent explose littéralement tous ses instruments sur scène à la fin de chaque concert puis file s’enfermer dans sa loge. Là, allongé en peignoir blanc sur une méridienne, notre ami se montre sous un jour inhabituel : il semble attendre quelque chose... L’attente est souvent teintée d’angoisse et selon lui, rien de tel que de fixer le vide dans une tenue de type cocooning pour éluder ce sentiment.





[Je vous épargne les 5 années qui séparent 1992 à 1997]. 1997. Sentant bien que le pire pouvait arriver pour son âme fébrile, Trent essaie d’établir un contact avec le monde extérieur en rencontrant un master. Son master : David Bowie. Fortement inspiré par la trilogie berlinoise de son maitre et admiratif de la production de Brian Eno, notre camarade connait la joie d’apparaitre dans le clip du single I’m Afraid Of Americans, chanson signée par Bowie et Eno pour Earthling, l’Album-jungle du premier. Habillé comme un mec qui découvre Pearl Jam à 25 ans (chemise à carreaux, t-shirt noir au col mou, veste militaire froissée), Reznor n’est pas moins, à cette période, qu’une sorte de toxicomane et ses tentatives de rédemption se soldent davantage par de la prise de poids douteuse que par l’assainissement de son mode de vie, fortement imprégné par le fait que notre ami réside dans une maison qui a vu Sharon Tate se faire découper en morceaux par Charles Manson. 

Photo 4
Manson. Marylin Monroe. Marilyn Manson. La boucle se boucle (pas comme celle la ceinture de Reznor qui enfile sans aucun doute ses pantalons allongé sur un lit en suant de grosses gouttes)… Notre homme produit Manson à la même époque, se fâche avec lui, redevient son meilleur ami et ils s’échangent leurs sapes comme de vraies copines joyeuses comme tout de faire la même taille… sauf que le costume de la diva goth (photo 4) est un peu trop grand pour Reznor qui, dans le clip de la chanson qu’il « offre » à D. Lynch pour Lost Highway, Perfect Drug, fait des effets de manches à faire pâlir… maître Collard.


Grandiloquent, cape et moustaches en biseaux de rigueur, mais avec les cheveux propres, Reznor surjoue son rôle de King Of Pain et finit par céder cet habit à son copain géant Brian pour opérer un revirement incontrôlé.


Photo 5
(Photo 5) Que l’on m’explique. Pour quelle cause Trent plaide-t-il ? La libération d’une république inconnue (drapeau intriguant) ? Pour le retour du bleu dans le rock ? Pour la retouche immodérée de la couleur des yeux sur Photoshop ? Considérons cela comme une énorme erreur et n’en parlons même plus… Non. Il ne peut pas s’en tirer aussi facilement. Cette chemise devrait être bannie de tous les magasins spécialisés pour homme avant 75 ans. Attirons l’attention sur le port de pin’s qui est entré dans les livres d’histoire, et ainsi légitimé, ne peut plus être une pratique vestimentaire « intéressante ». A moins que notre ami se focalise soudain sur des accessoires vintage, mais il aurait du prévenir. C’est vrai quoi...


Photo 6
Tout cela bouleverse notre ami qui entre The Fragile (1999) et With Teeth (2005) sombre dans une dépression harassante. Les antidépresseurs, ça marque le visage et ça fait perdre ses amis, dont son coiffeur (photo 6). Trent semble vieux, porte des costumes qui l’éloignent de l’image encore fraîche d’un génie replié sur lui-même, et… sombre. Ce petit sourire ne trompe personne : « Je me sens bien, je deviens un homme bien, je suis poursuivi par mes anciennes petites amies (Courtney Love et Tori Amos), mais je gère ». Ne nous mentons pas. Trent gère son Blackberry c’est une chose mais gère mal sa garde-robe, qui se révèle alors… incohérente. N’importe quel personal stylist vous le dirait. Notons cependant l’effet de décontraction habilement traduit par un col de chemise porté sans cravate et l’absence de tous pin’s obscurs. Des pin’s...





Photo 7
La critique est sévère mais elle est bienveillante. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas facile d’être une rock-star : les clichés glissent l’air de rien dans l’image que l’artiste veut donner de lui : les instruments brisés, les groupies maltraitées, les drogues faciles et … les réhab obligatoires pour rester en vie. Trent Reznor n’échappe pas à cette image et préfère s’isoler dans son studio, revenir à ses inspirations initiales, écarter les arrangements et les bas-fonds lyriques de Downward Spiral (1994) et pour sortir With Teeth. Qu’est-ce qui a changé ? Rob Sheridan, le créateur artistique de NIN, prend en main les photos de son ami et semble interpréter les replis de notre camarade comme un retrait en maison de repos. Rob Sheridan est le roi de Photoshop en Californie et se joue de cette chemise noire (photo 7) pour interpréter e vêtement d’un point… psychiatrique. Une chemise avec des manches sans fin, ça s’appelle une camisole de force… quelle que soit la qualité du tissu.



Photo 8
(Photo 8). Que Trent fasse des efforts vestimentaires ne le met pas à l’abri du faux pas, ici lors d’un concert (lors du Neil Young’s Annual Bridge School Benefit, celui de 2006). Sweat à capuche noir informe et jean noir trop lavé ne mettent pas notre héros en valeur, et c’est bien dommage : il a commencé la musculation depuis peu et pourrait en faire profiter son audience attentive. Et le pire, c’est que le monsieur ne semble pas accepter la critique « Un seul mot mec sur ma capuche, tu manges le piano » dit-il le doigt dirigé vers son contradicteur…






Photo 9
Et il a bien raison de défendre ses choix : en 2007, Nine Inch Nails sort Year Zero, concept album sur la fin du monde, mis en images toujours par le talentueux Rob Sheridan et interprété dans les vidéos par un Trent en forme et sain. Tellement en forme, d’ailleurs, qu’il commet une fulgurance stylistique en arborant le keffieh que les fashionistas du monde entier s’arracheront peu de temps après ?

Sauf que la paternité de ce renouveau dans la mode (le précédent date des années 1980 et peut-être avant) n’est pas attribué à notre ami qui dans le clip de Survivalism est pisté par des combattants mystérieux et féroces. C’est pour ça qu’il a enfilé une veste un peu militaire, un pantalon avec plein de poches pour porter toujours près de lui ses Iphone, ses Blackberry, ses Android, en bon geek qui se respecte. Et la veste en cuir, c’est pour lutter contre les belliqueux (les maisons de disques)...

Photo 10
Peur de rien Trent Reznor ? Un testeur ou un type qui a cherché son style ? Pour le moins que l’on puisse en dire c’est que lors de la remise des Webby Awards 2008 qui ont récompensé notre ami comme artiste web 2.0 de l’année, notre copain Trent s’est glissé dans un costume élégant, peut-être italien, en tous cas, noir (photo 11). Car justement, le facteur différenciant de cet excellent compositeur (admettons cette caractéristique) est son côté visionnaire en matière de communication. Mais les leaders-commentateurs de la viralité et de toutes les luttes pour la gratuité de la musique sur internet (mais pas que) le portent pourtant aux nues... sans jamais l’avoir écouté (j’ai des noms).

De toutes façons, Reznor n’est pas un type qu’on regarde. C’est un type qu’on écoute. CQFD.

jeudi 21 mai 2009

La généalogie capillaire de Trent Reznor


Trent Reznor, 44 ans, fondateur et leader du groupe Nine Inch Nails, brise le coeur, en ce moment-même, de centaines de milliers de fans féminines. Oui, c’est officiel : ce monsieur va épouser une madame qui, une fois les papiers remplis, sera Madame Reznor. Raz de marée numérique sur les forums et les blogs : c’est le cataclysme. Car Trent Reznor est un beau gosse. Enfin, moi je trouve.

Mais King Of Pain n’a pas toujours reçu les faveurs de Dame Nature. Pourtant, génie informatique, excellent compositeur (il suffit d’écouter un titre comme La Mer sur The Fragile [1999] pour s’en convaincre, ou bien de réécouter sa propre version de Hurt sur The Downward Spiral [1994], reprise quelques temps plus tard par un Johnny Cash en phase terminale), Michael Trent Reznor est un homme de son temps. Sauf que le temps, ça passe... et que les cheveux, ça pousse.

Retour sur la carrière de l’homme qui aujourd’hui fait trembler Apple, à travers ses divagations (ou égarements, ou digressions, ou erreurs, n’ayons pas peur des mots) capillaires.


Photo 1
 198x ? Photo non datée (photo 1). Le jeune Trent vit avec ses grands parents qui le sensibilisent à la musique. Pianiste précoce, c’est depuis le clavier d’un Moog que Reznor fera s’envoler ses premières ritournelles (de celles que l’on peut saisir parfois sur Into The Void [1999] ou All the Love in the World [2005] notamment). Sauf que ses cheveux tous drus ne risquent pas de s’envoler, eux, tant la brosse des eighties fait rage dans les lycées des quartiers de la middle-class. La force de cette photo, c’est le caractère hybride de la coupe de cheveux, en raison de la timide raie au milieu du crâne qui tait son nom. On le sent très bien : Reznor amorce un virage fondamental dans sa carrière de garçon-coiffeur.


Photo 2

Et hop ! 1982. Trent intègre un groupe de Cleveland, Option 30. Sur la pochette (photo 2, à droite) de la seule maquette à laquelle participera notre héros, ce dernier manifeste un enthousiasme qui fait plaisir à voir. « Mes cheveux poussent ! Mes cheveux poussent ! ». C’est l’envol du papillon, le début de l’indépendance, la résiliation de l’abonnement chez le coiffeur de famille.



Photo 3
Car... car Trent se fait désormais couper les cheveux par ses copains (photo 3, au centre). C’est une solution économique adaptée pour celui qui avouera plus tard avoir récuré les toilettes d’un studio d’enregistrement pour pouvoir manger. De cette belle époque, durant laquelle il se fait prêter des ordinateurs pour enregistrer son premier single, Down in it, Trent gardera le goût de la provocation et des habits noirs, en cuir de préférence et en latex (ggrrrh...) parfois.



Photo 4
Down in it est le tube qui lancera Trent dans le monde de la musique (en tous cas, celle qui fait gagner de l’argent). Nous sommes en 1989 et Nine Inch Nails, le groupe derrière lequel... il est tout seul, sort son premier album : Pretty Hate Machine. Et là, Trent Reznor ne plaisante plus, trop content qu’il est de voir son album dans les charts US au même moment où ses dreads commencent à caresser ses épaules (photo 4). Ça tombe bien et Reznor dit adieu aux années 80 en arborant, pas peu fier, le bandana (grave eighty) qui l’a accompagné durant toutes ces années.
En 1992, sort Broken, son deuxième biscuit. Désormais célèbre, Trent ne soigne plus son image (ce qui est un moyen de la soigner, comme chacun sait). Et là, c’est le début de la diabolisation dans les médias et de la saturation excessive des Korg de collection qu’il n’hésite pas à briser sur scène (apport essentiel à l’histoire des lives du rock and roll). « After everything I’ve done I hate myself for what I’ve become », murmure-t-il sur Gave Up. Voilà qui est dit et qui n’est pas fait pour rassurer.

Photo 5

La sortie de The Downward Spiral deux ans plus tard vient enfoncer le clou du brushing gothique qui sied aux démonstrations vocales et physiques d’un titre comme March of The Pigs (ah, le clip de cette chanson : une prise en direct, une violence rare, une line-up des plus terrifiantes, une puissance abdominale certaine). Aux prises avec les démons de l’enfer, Trent vit mal cette période et décide de s’enfermer dans sa grande maison de rock star pour soulager son cuir chevelu des dommages causés par la boue de Woodstock 1994 (photo 5).




Photo 6
Puis The Fragile pète à la figure du monde entiiieeer en 1999. Reposé, désintoxiqué, douché (?), notre bonhomme scanne le monde qui l’attend derrière sa belle mèche effilée (photo 6). On n’a jamais vu dégradé capillaire aussi menaçant. Si l’on entend les mouches voler sur le titre « Ripe (with decay) », c’est bien parce que Trent Le Conquérant s’apprête à n’avoir plus rien à faire de l’industrie du disque (et l’on sait à ce jour que l’avenir lui donnera raison).





Photo 7
Il faudra attendre 2005 pour réentendre le groove cinglant du premier VRP d’Apple et Cie. Six ans d’attente pour l’album With Teeth et autant de coups de ciseaux qui ont eu raison de l’instabilité de ses crins. En paix avec lui-même et avec ses mèches, Trent Reznor prend la pose au milieu de paysages sortis de l’imagination de son directeur artistique Rob Sheridan (photo 7).

Cette photo porte un message intéressant : pour la première fois, le regard est porté vers le bas. Disparition de la défiance et apaisement des tensions, la pose du penseur debout est ici inaugurée. Le message est clair : « Je n’ai plus peur de ce qui peut me tomber sur la tête. Mate un peu ma tignasse ».





 
La délivrance des maisons de disques et de leurs contraintes juste après Year Zero [2007] fait du jeune Trent mal dans sa peau, un homme confiant qui ne s’enquiquine plus avec le style : « Hop, coupez moi ça tout court, je pars en tournée pendant des mois, pas envie d’être emmerdé moi » (photo 8).

Photo 8

Le look du quadra à l’aise dans ses pompes est adopté par notre homme et ne le quittera plus. La pose des bras ballants non plus mais c’est loin de l’attentisme des monstres de type major que Reznor développe désormais un business model basé sur la gratuité... pour se faire un max d’argent. Et vous savez quoi ? Et bien, ça marche. Ghosts I-IV [2008] a fait sonner et trébucher plus de 1,6 millions de dollars en une semaine dans la soupière reznorienne. Notre cher bonhomme n’est pas près de perdre ses cheveux.
C’est ainsi avec les yeux grand ouverts et le front dégagé que Trent Reznor te regarde en 2009. Je crois bien qu’il n’y a rien d’autre à ajouter. Ce garçon est un homme comme les autres. Obsédé par ses cheveux.






Article paru initialement sur Inside Rock, mai 2009.